I.2.4) Le mythe francien du passé

I.2.4) Le mythe francien du passé

 

Un génie donne à un enfant un peloton de fil et lui dit : « Ce fil est celui de tes jours. Prends-le. Quand tu voudras que le temps s’écoule pour toi, tire le fil : les jours se passeront rapides ou lents selon que tu auras dévidé le peloton vite ou longuement. Tant que tu ne toucheras pas au fil, tu resteras à la même heure de ton existence. » L’enfant prit le fil : il le tira d’abord pour devenir un homme, puis pour épouser la fiancée qu’il aimait, puis pour voir grandir ses enfants, pour atteindre les emplois, le gain, les honneurs, pour franchir les soucis, éviter les chagrins, les maladies venues avec l’âge, enfin, hélas ! pour achever une vieillesse importune. Il avait vécu quatre mois et six jours depuis la visite du génie.”, Anatole France, Le Jardin d’Epicure, p.15-16.

1.2.4.a) Le temps comme système syncrétique fondamental

A la lumière de ce que nous avons constaté précédemment, il convient désormais de nous pencher sur la notion du temps dans l’œuvre francienne. Chez notre auteur en effet, le temps – et la finitude humaine – sont un thème récurrent, voire obsessionnel[1]. C’est là évidemment l’une des conséquences directes de l’assomption de la réalité charnelle : qui est de chair est bien obligé de mourir un jour, ruiné au fur et à mesure par le temps qui passe. Plus encore, qui est de chair est bien obligé de naître un jour également, et donc l’existence humaine n’est, d’un point de vue individuel, qu’une parenthèse face à l’éternité, prise en sandwich, si on peut dire, entre un en-deçà et un au-delà de la vie individuelle. Le temps est donc bien encore une nouvelle source de relativisation face à l’existence.

“Que la mort[2] nous fasse périr tout entier, je n’y contredis point. C’est fort possible. En ce cas, il ne faut pas la craindre : Je suis, elle n’est pas ; elle est, je ne suis plus. Mais si, tout en nous frappant, elle nous laisse subsister, soyez sûr que nous nous retrouverons au-delà du tombeau tels absolument que nous étions sur la terre. Nous en serons sans doute fort penauds. Cette idée est de nature à nous gâter par avance le paradis et l’enfer. Elle nous ôte toute espérance, car ce que nous souhaitons le plus, c’est de devenir tout autres que ce que nous sommes. Mais cela nous est bien défendu[3].”

On constate ainsi que pour Anatole France, le temps, dans toute l’entropie qu’il fait subir à l’homme, est pourtant une source régénératrice. Ce point de vue est d’ailleurs tout darwinien[4]. Si les spéculations sur l’au-delà peuvent être infinies et le plus souvent vaines – nul n’est revenu de la mort assez vivant pour décrire ce qui s’y passe… – l’en-deçà, au contraire, semble beaucoup plus palpable : avant notre naissance, le monde existait déjà, et cet en-deçà de nous-mêmes, c’est l’histoire. Or, pour Anatole France, il serait faux de croire qu’il existât jamais une histoire impartiale, c’est-à-dire une histoire qu’on pourrait connaître avec certitude, dans ses moindres détails. Le passé historique, autant que le futur au-delà du temps présent et de la vie, relèvent des mêmes fondements, qui sont finalement ceux de l’imaginaire :

“Y a-t-il une histoire impartiale ? Et qu’est-ce que l’histoire ? La représentation écrite des événements passés. Mais qu’est-ce qu’un événement ? Est-ce un fait quelconque ? Non pas ! c’est un fait notable. Or, comment l’historien juge-t-il qu’un fait est notable ou non ? Il en juge arbitrairement, selon son goût et son caractère, à son idée, en artiste enfin[5].”

Anatole France est de ceux qui pensent explicitement, en cette fin de siècle, que l’Histoire (avec un grand H) est la somme des histoires particulières. Or, selon lui, nul historien ne pourrait remonter à la source de toutes ces histoires particulières et individuelles, toutes indépendantes les unes des autres. Pour notre auteur, un fait est un fait, il n’y a pas de fait historique d’un côté, et de fait banal et sans valeur de l’autre : tout acte, quel qu’il soit, est capable d’acquérir une dimension historique, c’est-à-dire une dimension qui persistera dans la mémoire des hommes[6].

“Les faits ne se divisent pas de leur propre nature, en faits historiques et en faits non historiques. Un fait est quelque chose d’infiniment complexe. L’historien présentera-t-il les faits dans leur complexité ? C’est impossible. Il les représentera dénués de presque toutes les particularités qui les constituent, par conséquent tronqués, mutilés, différents de ce qu’ils furent[7].”

On comprendra que l’appréhension historique d’Anatole France est très particulière, puisque si le fait historique lui-même n’est qu’un fait parmi une infinité d’autres, alors l’histoire est une succession de strates : nul n’agit volontairement dans le sens historique, tandis que tout un chacun agit pour l’histoire sans le vouloir. Il n’y a pas de grande destinée humaine particulière : celle-ci est remplacée par un cours automatique ou endémique de l’histoire, lent et sans à-coup, comparable à la tectonique des plaques et à la dérive des continents qui expliquent la formation très lente des montagnes les plus hautes[8]. Dans ce cas, les actes humains se débattent contre une progression et une finitude indépendantes de l’humanité, chevillées à l’évolution naturelle et évolutionniste de l’homme. D’autre part, dans ce cas, celui qui voudrait retrouver les motifs d’agissement de ceux que l’histoire a reconnus comme étant des grands hommes[9] devrait ainsi les reconstituer, ce qui est impossible sans l’arme de l’imaginaire :

“Si un fait dit historique est amené, ce qui est possible, ce qui est probable, par un ou plusieurs faits non historiques, et par cela même inconnus, comment l’historien pourra-t-il marquer la relation de ces faits et leur enchaînement ? je suppose dans tout ce que je dis là que l’historien a sous les yeux des témoignages certains, tandis qu’en réalité on le trompe et qu’il n’accorde sa confiance à tel ou tel témoin que par des raisons de sentiment. L’histoire n’est pas une science, c’est un art. On n’y réussit que par l’imagination[10].”

Nous ne pouvons ici nous permettre d’entrer dans le débat excessivement complexe de l’histoire de l’histoire, ou encore de l’historiographie, pour mettre en contradiction les théories de l’histoire du XIXe siècle avec la conception historique d’Anatole France. Il faudrait simplement se rappeler que le XIXe siècle est l’époque de l’émergence de l’histoire dite scientifique, utilisée depuis 1870 par la IIIe République comme une arme politique prenant fait et cause dans les luttes entre les partis, ou bien encore utilisée dans les milieux scolaires comme instrument de consensus national[11], afin de fonder une certaine image pacificatrice du civisme. Le positivisme semble avoir fait de l’histoire une science sans profondeur, assurant certes à celle-ci une grande solidité documentaire encore jamais atteinte jusque là – l’histoire devient affaire de professionnels – mais la notion de fait, d’événement, est systématisée avec simplisme : l’historien paraît à cette époque se borner à enregistrer les événements sans trop en chercher les causes purement humaines, pour en constituer une trame diachronique sans approfondissement ni d’ailleurs sans faire appel à une quelconque transversalité disciplinaire pourtant fondamentale (socio/géopolitique, géographie, démographie, économie, etc…) En cette fin de XIXe siècle, l’histoire n’apparaît pas fondée sur beaucoup d’inquiétudes : elle se borne à décrire et à cadastrer. La profondeur humaine et la multiplicité des causes de ses actes semblent passées sous silence.

On constate sans difficulté que la conception historique d’Anatole France est formellement opposée à toute conception scientifique. Notre auteur tellement convaincu par ailleurs par la science, réfute pourtant avec fougue l’idée d’une histoire-science exacte. Ceci n’est pas pour nous surprendre, et est moins paradoxal qu’il y paraît de prime abord. En effet, l’histoire scientifique reste pour lui partie constituante des dogmes qui gouvernent le monde avec une infaillibilité dangereuse. Elle est par trop déshumanisante, prenant les événements historiques comme indépendants de ceux qui ont agi dans toutes leurs passions, avec leurs sens autant qu’avec leur raison. L’épaisseur de la réalité charnelle et de sens doit être prise en compte dans l’analyse historique[12]. Les grands hommes ne sont pas obligatoirement les plus rationnels, et dans cette optique, nul ne pourrait faire abstraction de ces travers purement humains. De plus, comment un historien pourrait-il affirmer avec certitude que son analyse est juste, alors qu’il ne se fonde que sur des témoignages humains qui eux-mêmes sont sujets à caution, car soumis eux aussi au feu des passions, des sympathies ou des haines ? Ceux qui assistèrent aux grands et lointains événements historiques peuvent-ils être objectifs dans leurs relations, et est-ce même leur objet ?

Ces questions conduisent Anatole France à penser que l’histoire relève en grande partie de l’imaginaire et de la passion des hommes, et que nul historien ne peut faire d’impasse sur la réalité charnelle des protagonistes historiques. Dans ce grand et calme élan des choses, nul ne peut remonter à la source : l’histoire relève elle-même de la vérité blanche, elle est constituée d’une multiplicité immense d’actions souvent irrationnelles qui ont donné un sens global à l’évolution humaine, et c’est ce sens global que nous pouvons seul appréhender. Tout le reste participe dès lors du mythe et des sens. C’est pourquoi nous pouvons dire qu’Anatole France ne fonde pas une philosophie de l’histoire – qu’il réfute – mais bien une mythologie de l’histoire. Pour Anatole France, pénétrer au cœur de l’histoire est aussi impossible que de pénétrer dans le cœur de l’univers, sauf si l’imaginaire se met en branle afin d’en tirer de fructueuses réflexions en assumant de l’histoire la place centrale de l’homme dans toutes ses imperfections.

Pour s’en convaincre, il n’est qu’à se pencher par exemple sur la catabase[13] de Marbode dans L’Ile des Pingouins[14]. Nous avons déjà vu[15] que L’Ile des Pingouins retrace une histoire tout à fait fantaisiste du petit monde de la Pingouinie, qui n’est en fait que l’allégorie mythifiée de notre propre monde à nous. Or, Anatole France traite cette histoire selon des apparences scientifiques, avec une volonté polémique non feinte. Ainsi, le livre III, VI, qui conte la catabase de Marbode, commence par ces mots :

“Nous possédons un précieux monument de la littérature pingouine au XVe siècle. C’est la relation d’un voyage aux Enfers, entrepris par le moine Marbode[16], de l’ordre de saint Benoît[17], qui professait pour le poète Virgile une admiration fervente. Cette relation, écrite en assez bon latin, a été publiée par M. Du Clos Des [sic] Lunes[18]. On la trouvera ici traduite pour la première fois en français[19]. Je crois rendre service à mes compatriotes en leur faisant connaître ces pages qui, sans doute, ne sont pas uniques en leur genre dans la littérature latine du Moyen Âge [sic]. Parmi les fictions qui peuvent en être rapprochées, nous citerons Le Voyage de saint Brendan, La Vision d’Alberic, Le Purgatoire de saint Patrice[20], descriptions imaginaires du séjour supposé des morts, comme La Divine Comédie[21] de Dante Alighieri[22].”

Nous voyons là, dans cet incipit oratoire, que fiction et réalité historique sont confondues, et que le mythe de la catabase est ici validé par une certaine appréhension pseudo-scientifique du texte source. Nullement l’aventure de Marbode n’est remise en question comme n’étant que pure fiction. Au contraire, ce type de relation historique descend dans le mythe comme dans un en-deçà du temps. Finalement, tout ce qui n’est pas vécu dans le laps de temps d’une vie humaine dépend de la même denrée improbable du mythe et du légendaire. L’histoire, dans son acception francienne, participe du mythe autant que de la réalité, lesquels sont parfaitement confondus : Anatole France considère qu’étant absent lui-même au moment des faits, tout ce qu’on a raconté par la suite sur ces faits se vaut, dans une acception ouverte de possibilités diverses invérifiables et donc participant, dans leur diversité, à une globalité certaine. L’histoire est ouverte, dans l’acception d’Umberto Eco[23]. Ceci paraît somme toute explicite :

“J’ai rencontré un poète lyrique qui m’a récité ses vers, qu’il croit immortels ; et, pendant ce temps, les cavaliers passaient sur la chaussée, portant un casque, le casque des légionnaires et des hoplites[24], le casque en bronze clair des guerriers homériques, d’où pendait encore, pour terrifier l’ennemi, la crinière mouvante qui effraya l’enfant Astyanax[25] dans les bras de sa nourrice à la belle ceinture. Ces cavaliers étaient des gardes républicains. A cette vue et songeant que les boulangers de Paris cuisent le pain dans des fours, comme aux temps d’Abraham[26] et de Goudéa[27], j’ai murmuré la parole du Livre : « Rien de nouveau sous le soleil. »[28].”

Remonter le temps ne peut donc être œuvre que d’imagination. Visiter les autres âges revient à construire des mythes. Anatole France n’hésite d’ailleurs pas à soutenir son imaginaire par des faits ou des personnages attestés par l’histoire. De cette façon, les récits historiques qu’il décrit forment souvent un syncrétisme fondamental entre réel et imaginaire. Le but de cette opération – soutenue donc, nous le voyons, par le mythe – est vraisemblablement de reconstruire l’esprit d’un temps, de permettre au lecteur de s’y plonger par l’imaginaire et la partance. Par là même, le passé, orienté de la sorte, résonne étrangement avec le présent.

A dire vrai, dans nulle autre œuvre que dans Sur la pierre blanche ne sont indiqués avec plus de fougue les tenants et aboutissants de ce système de mythification de l’histoire. D’une vaste et complexe réflexion sur le christianisme, les protagonistes de ce roman atypique n’hésitent pas à aller à la rencontre du passé pour définir leur propre essence et pour tenter de comprendre ce que l’humanité sera dans le futur. On se rend compte, à la lecture de ces pages, qu’analyser l’histoire revient surtout, pour Anatole France, à analyser les états successifs de l’imaginaire des hommes et de ses propres représentations.

“Les transformations des mœurs et des idées ne sont jamais soudaines. Les plus grands changements de la vie sociale se produisent insensiblement et ne se voient qu’à distance. Ceux qui les traversent ne le soupçonnent pas[29]. Le christianisme ne s’établit que lorsque l’état des mœurs s’accommoda de lui et que lui-même s’accommoda de l’état des mœurs[30].”

Dans cette optique, creuser les strates archéologiques revient surtout à creuser les strates de notre propre imaginaire. Chez Anatole France, le rapport au passé est fondamentalement dialectique, et prend place au cœur d’une réflexion et darwinienne, et atomiste, et cyclique.

Ce cycle temporel pose diverses questions. Il permet d’une part de prévoir le futur en se tournant vers le passé.

“Vous pouvez prédire [par la science] une fin plus complète de l’univers, la fin de l’atome, la dissociation des derniers éléments de la matière, les temps où le protyle[31], le brouillard sans forme aura reconquis sur la ruine de toutes choses son empire illimité. Et ce ne sera là qu’un temps dans la respiration de Dieu. Tout recommencera. Les mondes renaîtront. Ils renaîtront pour mourir. La vie et la mort se succéderont éternellement. Dans l’infini de l’espace et du temps se réaliseront toutes les combinaisons possibles et nous nous retrouverons de nouveau assis au flanc du Forum ruiné[32].”

On constate ici que l’idée de va-et-vient perpétuel du temps, est une conception non pas scientifique (selon Langelier, qui parle ici), mais plutôt mythique du temps. En effet, Anatole France paraît ici combattre l’idée d’une irréversibilité du temps. Cette conception a fort à faire pour convaincre le rationalisme moderne. Elle semble issue d’une conception politique réactionnaire – les monarchistes se servent de cet argument pour prédire l’arrivée nécessaire d’un nouveau roi. D’un point de vue épistémologique, cette conception antipositive, allant à l’encontre de la notion de progrès de l’humanité, idéal des Lumières[33], ouvre la voie à un retour des sciences occultes et prédictives que sont par exemple l’astrologie ou la prophétie à la façon de Nostradamus. Cependant, il est vrai que la conception linéaire du temps exclut justement l’imaginaire, et que c’est ce qu’Anatole France dénonce. Comme le souligne Léo Strauss, dans un monde rationaliste comme pouvait l’être celui d’Anatole France,

“toute pensée humaine est historique et par là incapable d’appréhender quoi que ce soit d’éternel. Tandis que, chez les Anciens, philosopher signifie sortir de la caverne, chez nos contemporains, toute démarche historique appartient à un « monde historique », à une « culture », à une « civilisation », ou à une Weltanschauung, en somme précisément à ce que Platon appelait la caverne[34]. Nous appellerons cette théorie « l’historicisme »[35].”

Anatole France, dans sa perception cyclique du temps, lutte justement contre cette certitude de progrès qui aveugle l’homme. Après tout, la guerre et les massacres existent toujours, tandis que le problème de la souffrance humaine n’est toujours pas résolu. La conception temporelle d’Anatole France rejoint finalement celle d’un M. Eliade[36], pour qui le temps cyclique du recommencement et des réitérations est scandé par des périodes (âges), des seuils (initiation), des récursivité (oracles), des discontinuités (temps morts), des crises agonistiques (guerres) ou ludiques (carnavals), etc…, qui vont initier l’humain à un temps sacré. Chez Anatole France, il n’est guère question d’un temps sacré, mais simplement, puisque le mythe chez notre auteur réintègre l’homme au cœur de l’univers, l’histoire mythique et cyclique permet à l’homme de se situer par rapport à une certaine finitude.

“Je ne vous le cache pas. L’univers actuel, qui n’est pas près de finir, ne semble pas propre à vous satisfaire […]. Ne comptez pas non plus sur les suivants qui seront sans doute du même genre. Pourtant, ne perdez pas tout espoir. […]Les successions d’univers s’accompliront pour nous en moins d’une seconde. Le temps ne dure point aux morts[37].”

Cette situation de l’homme dans le flot temporel reste ambiguë : d’une part, l’homme est voué à disparaître pour naître à nouveau, dans une histoire toujours recommencée. Mais d’autre part, l’idée de progrès humain est plus ou moins écartée. L’histoire humaine reste archétypale, monotone, et l’homme ne peut aller à l’encontre de cette nature : c’est l’évolution lente qui façonne la destinée humaine, tandis qu’elle le ramènera toujours à son point de départ. Il est évident que c’est une étude approfondie de l’Age d’Or de Rome, de la Grèce, de l’Egypte ou encore du christianisme, qui engendre pour Anatole France cette réflexion.

“On annonce, on attend, on voit déjà de grands changements dans la société. C’est l’éternelle erreur de l’esprit prophétique. L’instabilité, sans doute, est la condition première de la vie ; tout ce qui vit se modifie sans cesse, mais insensiblement et presque à notre insu. Tout progrès, le meilleur comme le pire, est lent et régulier. Il n’y aura pas de grand changement, il n’y en eut jamais, j’entends de prompts ou de soudains. […] Toutes les apocalypses éblouissent et déçoivent. N’attendons point de miracle. Résignons-nous à préparer, pour notre imperceptible part, l’avenir meilleur ou pire que nous ne verrons pas[38].”

Effectivement, si les mondes se répètent, alors, nous sommes soumis au cycle : nul ne peut rien faire pour y échapper.

Dès lors, comme dans le système des mondes liés et emboîtés les uns dans les autres auquel se réfère Anatole France dans une optique atomiste[39], le temps lui-même offre cette structure d’enchâssement. Ce qui se passe maintenant n’est qu’une réitération. Face à un petit fait anodin qui lui semble inédit, Anatole France songe :

“ « Ceci, me disais-je, devait se produire aujourd’hui et ne pouvait être autrefois. C’est un signe du temps. » Or, j’ai retrouvé neuf fois sur dix le même fait avec des circonstances analogues dans de vieux mémoires ou dans de vieilles histoires. Il y a en nous un fonds d’humanité qui change moins qu’on ne croit[40]. Nous différons très peu, en somme, de nos grands-pères [sic][41].”

Dès lors, la conception cyclique du temps permet de décalquer le passé pour l’insuffler dans le présent – dans une démarche excessivement relativisante, une fois encore, puisque tout progrès technique est appelé à disparaître naturellement après apogée – et appelle donc à un jugement du monde sous un jour nouveau. Or, comme notre auteur pense également que nul ne peut faire de l’histoire une science, alors il proclame par là même l’importance du mythe dans notre appréhension du monde. D’un passé mythifié, en adéquation avec les passions humaines et le cycle de l’histoire, Anatole France peut réfléchir au statut du présent dans une grande perspective de mouvance, sachant que tout progrès est relatif et que les immuables travers humains perdureront au-delà de ce progrès. Mais il peut également se confronter au contenu même du futur, si celui-ci n’est qu’une réitération mythique du passé. Langelier en donne un aperçu dans Sur la pierre blanche. Selon lui, notre aptitude à tous à disparaître devrait nous rendre plus fraternels les uns envers les autres. Quoi qu’il en soit, ceux qui ont cherché avec curiosité ce que devrait être le futur ont tous fait œuvre d’imagination[42]. Simplement, leur regard est souvent tronqué par la morale – surtout religieuse, qui ne tient pas face à l’évolution ; en effet, le déclin annoncé par le cycle met à mal tout messianisme, toute destinée humaine fondée sur la notion de salut :

“Toutes les morales, toutes les religions, apportent une révélation à la destinée humaine. Qu’ils se l’avouent ou se le cachent à eux-mêmes, les hommes, pour la plupart, craindraient de vérifier ces révélations augustes et de découvrir le néant de leurs espérances[43].”

Nous pouvons donc percevoir la conception francienne cyclique du temps comme étant elle aussi un mythe démythifiant. Elle exclut l’idée d’une divinité immuable, et met en exergue le fait que les hommes se leurrent lorsqu’ils se prétendent arrivés au summum du progrès. Dans cette optique, il tout ordre social ou moral pourrait être remis en cause. Regarder le passé – toujours considéré comme plus barbare que le temps présent, et donc rendant au présent la semblance de la perfection – et ses mœurs et le comparer avec maintenant donne toujours la sensation trompeuse et l’ivresse du parachèvement, comme si la société de cette fin de XIXe siècle en France était la quintessence de l’évolution sociale[44]. Mais selon Anatole France, les vertus et les dieux changent avec le temps, et nous-mêmes passerons pour être dangereusement barbares dans le futur.

“La morale, qui jusqu’à eux a changé sans cesse avec les mœurs, changera encore après eux et […] les hommes futurs pourront se faire une idée tout autre que la leur de ce qui est permis et de ce qui n’est pas permis. Il leur coûterait de reconnaître qu’ils n’ont que des vertus transitoires et des dieux caducs[45].”

Ceci signifie que regarder le passé pour le calquer sur le présent revient, dans la pensée francienne, à rejeter tout ce qui est censé être immuable, des dieux aux lois, des cosmogonies aux puissants. Dans le perpétuel mouvement de l’évolution, la quintessence d’un ordre social ou moral n’existe pas, tout est appelé à être remplacé, et aucune sécurité n’existe. De même, toutes les infaillibilités sont niées, transitoires, se métamorphosent dans le temps. La mythologie francienne de l’histoire est fondamentalement transformationniste.

Regarder vers le passé, c’est accepter une possible projection vers le futur, et c’est donc assumer d’être dépossédé de ses référents moraux et culturels. L’histoire, dans ce sens, est fondamentalement immorale. Les dieux y meurent autant que les hommes. L’incessante transformation du monde dans le temps fusionne le passé et le futur dans une grande symétrie toujours renouvelée, et cette union dépossède l’homme de toute certitude. L’humanité est avant tout soumise à ses passions, à sa réalité charnelle, et c’est cette réalité charnelle qui conditionne toute l’évolution, ainsi que l’histoire elle-même. Chaque humain fait partie d’un grand tout, d’un macro-organisme promis à disparition dans le mouvement évolutionniste. Cette mort entraînera une renaissance, mais nul ne sera plus là pour le voir. Seul le passé en affirmera les traces.

 


[1]Quand le soleil s’éteindra, les hommes auront disparu depuis longtemps. Les derniers seront aussi dénués et stupides qu’étaient les premiers. ”, Anatole France, Le Jardin d’Epicure, p.19.

[2] Pour une étude approfondie de la mort dans l’œuvre francienne, voir infra, I.3.2, p.214.

[3] Anatole France, ibid., p.36.

[4] En effet, la mort est toujours prétexte chez Darwin au remplacement des espèces par des espèces plus évoluées, plus adaptées aux nouvelles conditions de vie. Comme nous le savons, l’homme n’échappe pas à la règle.

[5] Anatole France, ibid., p.107. Par artiste, Anatole France entend créateur qui cherche à recréer le monde à travers son regard. Selon lui, l’artiste est en effet chevillé au monde : “C’est le fait d’une imbécillité orgueilleuse de croire qu’on a produit une œuvre qui se suffit à elle-même. La plus haute n’a de prix que par ses rapports avec la vie.”, Anatole France, ibid., p.85. Dans cette optique, l’histoire et l’œuvre littéraire sont très proches l’une de l’autre.

[6] Voir supra, I.2.3.a, p.165.

[7] Anatole France, ibid., p.107-108.

[8] Nous ne choisissons pas cette analogie au hasard, puisqu’elle est reprise par Anatole France : “C’est sans fureur que les mers changèrent de lit et que les glaciers descendirent dans les plaines, couvertes autrefois de fougères arborescentes. Des transformations semblables s’accomplissent sous nos yeux, sans que nous puissions même nous en apercevoir. Là, enfin, où Cuvier voyait d’épouvantables bouleversements (voir supra, I.1.2.d, p.63), Charles Lyell nous montre la lenteur clémente des forces naturelles. On sent combien cette théorie des causes actuelles serait bienfaisante si on pouvait la transporter du monde physique au monde moral et en tirer des règles de conduite. L’esprit conservateur et l’esprit révolutionnaire y trouveraient un esprit de conciliation. […] Plus j’y songe et plus je me persuade que, si la théorie morale des causes actuelles pénétrait la conscience de l’humanité, elle transformerait tous les peuples de la terre en une république de sages. La seule difficulté est de l’y introduire, et il faut convenir qu’elle est grande.”, Anatole France, ibid., p.46-47.

[9] Nous reprenons une terminologie hégélienne par souci didactique, mais on ne peut guère rapprocher la philosophie de l’Histoire de Hegel avec la mythologie de l’Histoire d’Anatole France.

[10] Anatole France, ibid., p.108.

[11] Sur l’histoire scientifique du XIXe siècle, voir J. Ehrard et G. P. Palmade, L’Histoire, Paris, 1964, rééd. 1971. Ils citent à ce propos l’œuvre historique d’Ernest Lavisse, introduite à l’école par la IIIe République pour tenter de lutter contre tout retour à la monarchie, fût-elle constitutionnelle.

[12] Le roman Les Dieux ont soif a certainement été conçu dans cette démarche conceptuelle.

[13] C’est-à-dire la descente aux enfers.

[14] Voir Anatole France, L’Ile des Pingouins, Pléiade, tome IV, Livre III, VI, p.90-102.

[15] Voir supra, I.1.1.a, p.29 et I.2.2.a, p.151.

[16] Voir Marie-Claire Bancquart, Pléiade, tome IV, note 2 de la page 90, p.1225. Selon elle, Marbode a bien existé, mais n’est pas l’auteur d’une Descente aux Enfers. Il est l’évêque de Rennes au XIe siècle, auteur d’une Vie de sainte Thaïs courtisane (Patrologie de Migne, t. LXXIII, col. 663) connue selon Marie-Claire Bancquart par Anatole France lors de l’écriture de Thaïs. Nous pouvons ajouter que Marbode, à l’instar de nombreux écrivains du Moyen-âge comme Baudri de Bourgueil, Boccace, Dante ou encore Chrétien de Troyes, s’inspire du style et de la mythologie d’Ovide. On en trouvera la preuve dans la thèse de S. Viarre, La Survie d’Ovide dans la littérature scientifique des XIIe et XIIIe siècles, Université de Poitiers, 1966.

[17] C’est-à-dire de l’ordre des Bénédictins.

[18] On trouve dans les Appendices de L’Ile des Pingouins, Pléiade, tome IV, p.1263-1264, quelques précisions sur de Du Clos des Lunes, censé être le maître du narrateur et lui reprochant quelques inexactitudes historiques. Anatole France ne manque ici pas d’humour, car il n’hésite pas à dénoncer les travers des historiens scientifiques en engageant une polémique sur une œuvre de pure fiction. Comme le dit si bien Anatole France p.1264, “telle est la triste condition de l’historien des pingouins qu’il ne peut éviter une erreur qu’en tombant dans une autre.

[19] On voit bien que cette œuvre de pure fiction est traitée comme une œuvre d’historien érudit par Anatole France. Ce jeu est commun au XIXe siècle. Sade, pour ne donner qu’un exemple, ne fait pas autrement dans sa Préface de l’auteur à La Marquise de Gange, et la raison qu’il en donne – sous forme de boutade – pourrait rejoindre le jeu d’Anatole France : “Nous protestons donc avec assurance que nous n’avons, en quoi que ce puisse être, altéré la vérité des faits. […] Que les personnes qui veulent acquérir des connaissances exactes sur l’histoire de la malheureuse marquise de Gange nous lisent donc avec l’intérêt qu’inspire la vérité ; et que ceux qui aiment à trouver un peu de fiction, même dans les narrations purement historiques, ne nous blâment point de n’avoir employé que celle où la vérité se retrouve à chaque ligne.”, Sade, La Marquise de Gange, in Œuvres complètes du Marquis de Sade, Pauvert, 1991, t.XI, p.177-178.

[20] Voir supra, I.2.2.a, p.151.

[21] Voir supra, I.1.4.a, p.105.

[22] Anatole France, L’Ile des Pingouins, Pléiade, tome IV, p.90.

[23] Voir supra, I.2.2.b, p.159.

[24] Fantassin dans l’antiquité grecque.

[25] Dans la légende grecque, il s’agit du fils d’Hector et d’Andromaque. Les Troyens le nomment Astyanax, le prince de la cité, mais son père le nomme du nom du fleuve de Troie, Scamandrios. Quand Troie est prise par Neptolème (Pyrrhus), Astyanax est précipité du haut des remparts ; à l’inverse, la légende médiévale veut qu’Astyanax survive à la guerre et fonde la Sicile et Messine tout en étant à l’origine de la dynastie de Charlemagne. On retrouve Astyanax dans Les Troyennes d’Euripide.

[26] Voir par exemple Lévitique, 24, 5-9.

[27] Goudéa est le seigneur de Lagash (basse Mésopotamie) vers 2140. Il organise une expédition chez les Amorrites, aux pays de Tidanou et de Martou. On ne connaît des écrits de ce prince que des textes relatant l’extraction des pierres ornant le temple de Girsou, près de Lagash. Voir J. R. Kupper, Les Nomades en Mésopotamie au temps des rois de Mari, Les Belles Lettres, Paris, 1957.

[28] Anatole France, Le Jardin d’Epicure, p.89.

[29] On retrouve ici, appliquée à la morale sociale, les théories évolutionnistes de Lyell.

[30] Anatole France, Sur la pierre blanche, Pléiade, tome III, p.1073.

[31] Elément de la matière censé être le plus ténu au temps d’Anatole France.

[32] Anatole France, Sur la pierre blanche, ibid., p.1074.

[33] Il s’agit là des théories du temps linéaire promouvant le progrès des techniques et de l’humanité soutenues par l’historicisme. Cette tendance de pensée, forte au XVIIIe siècle, veut que tout système de réflexion, toute valeur, toute connaissance, toute vérité, soit le produit d’une histoire et se trouve liée comme telle à une situation historique déterminée. Nous n’amorcerons pas ici le débat sur le bien-fondé de l’historicisme plus avant.

[34] Voir supra, I.1.1.a, p.29.

[35] Léo Strauss, Droit naturel et histoire, Plon, Paris, 1954, p.26.

[36] M. Eliade, Le Mythe de l’éternel retour. Archétypes et répétition, Gallimard, Paris, 1949.

[37] Anatole France, Sur la pierre blanche, ibid., p.1074.

[38] Anatole France, Le Jardin d’Epicure, p.102.

[39] Voir supra, I.2.3.a, p.165.

[40] Nous pouvons mettre en évidence le fait que la conception cyclique du temps est paradoxalement elle aussi anthropocentriste, dans ce sens où l’étude des cycles, de cette histoire en éternel mouvement rotatif, illustre ce qui dans l’homme reste immuable. La conception cyclique du temps réintègre donc l’homme en son milieu, comme au milieu de l’univers. La pensée francienne, malgré une allure paradoxale, reste au contraire toujours très cohérente.

[41] Anatole France, ibid., p.113.

[42] Anatole France cite, au travers de Langelier, in Sur la pierre blanche, ibid., p.1076-1077, des écrivains tous utopistes comme Thomas More (L’Utopie, 1516) ou Paul Adam (Les Lettres de Malaisie, 1898), Louis-Sébastien Mercier (L’An 2440, rêve s’il en fût jamais,1770) ou H.-G. Wells (La Machine à explorer le temps, 1895) ; il ne cite aucun scientifique ou philosophe qui aurait une vision prospective du monde. Il faut à ce propos noter que la notion même de prospective est relativement récente, puisque c’est le philosophe Gaston Berger qui inaugure cette science en 1957 (voir la revue Prospective éditée depuis cette année-là à Paris, ainsi que les quatre tomes parus aux PUF dès 1964 sous le titre Phénoménologie du temps et prospective.) Cependant, les problèmes du devenir sont étudiés bien avant cela, ne serait-ce que par Aristote (Métaphysique et Physique) ou Platon (Parménide, Théétête, Timée). Mais cette réflexion revient sérieusement à la mode, au début du XXe siècle, par l’édition d’un ouvrage fondamental, celui de Bergson, L’Evolution créatrice, F. Alcan, Paris, 1907. Bergson introduit un finalisme radical qui substitue l’attraction de l’Avenir à l’impulsion d’un passé impliquant d’avance tous les détails du futur. Sur la pierre blanche date de 1904 et le problème du futur intéresse Anatole France dès 1900 dans Le Figaro, 22 et 29 août, 6 et 12 septembre, avec la parution de « Histoire contemporaine – Prophéties » : Anatole France ne pouvait donc pas connaître ni incorporer la philosophie de Bergson concernant la durée. Nous étudions l’utopie dans l’œuvre francienne infra, II.1.2.b, p.243.

[43] Anatole France, Sur la pierre blanche, ibid., p.1077.

[44] Anatole France était loin de se tromper : aujourd’hui, dans cette époque de transition qu’est l’année 1999-2000, notre regard peut se porter avec suffisamment de recul sur la fin du XIXe siècle et la première moitié du XXe. Et il découvre des guerres terrifiantes que nul ne prévoyait encore sérieusement dans les années 1900, sauf quelques trop rares prophètes qui, malgré une conception mythique de l’histoire, voyaient excessivement juste : “Il y aura encore sans doute des guerres. Les instincts féroces, unis aux convoitises naturelles, l’orgueil et la faim, qui ont troublé le monde durant tant de siècles, le troubleront encore.”, Sur la pierre blanche, p.1082.

[45] Anatole France, Sur la pierre blanche, idem.

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